French kiss & chocolatines

71, noir, impair et… passe ?

Histoire d’un arbitre français qui mise gros à Las Vegas.

Non, je ne suis pas allé flamber dans les Casinos de Las Vegas. C’est pas les machines à sous qui manquent pourtant là-bas. Non, je vous jure, je n’y ai pas mis les pieds.

J’étais à Las Vegas pour un tout autre genre de jeu. Un jeu de hasard ? Presque. Un jeu où une partie des cartes est entre tes mains. Mais seulement une partie. Le reste est entre les mains de quelques évaluateurs, instructeurs ou désignateurs, que tu connais même pas. Et aussi un peu entre les mains de la chance.

Du 18 au 20 Octobre, à Phoenix, puis du 24 au 27, à Las Vegas, j’ai donc participé à deux Clinics d’arbitres, avec pour principal objectif de tenter une percée en College la saison prochaine.

A dire vrai, c’est un peu comme jouer au poker : tu dépenses pas mal d’argent (environ 1800 $ pour les 2 Camps : inscriptions, hôtels et frais divers) et tu espères au moins récupérer une partie de ta mise. Mais secrètement, tu rêves de décrocher le jackpot, de dévaliser la banque !

C’est donc un peu avec cette idée en tête que j’ai préparé mon sac pour Phoenix et, seulement deux jours plus tard, pour Vegas. 5 ou 6 heures de route à chaque voyage… ça laisse le temps de réfléchir ! Au pire, rien ne se passe… je perds ma mise mais j’aurai quand même la possibilité de progresser grâce aux Clinics. Au mieux, un désignateur me remarque et je peux peut-être espérer un petit spot en Junior College pour la saison 2025.

Alors en roulant au beau milieu du désert, je continue de réfléchir : un an que j’ai débarqué à San Diego avec mon sac d’arbitre. Un an que j’ai changé de vie, laissant derrière moi mes parents, ma fille, ma famille et tous mes amis. Et aussi tous mes amis arbitres, ma deuxième famille.

Les arbitres, ici, c’est comme les casinos à Vegas : il y en a beaucoup (les amis, eux, se font beaucoup plus rares). En un an, je peux dire que j’en ai vus des arbitres : + de 260 matches depuis que je suis arrivé à San Diego. Pour comparaison, pendant mes 12 années d’arbitrage en France, j’avais une moyenne de 40 à 65 matchs par an. Aujourd’hui, j’en suis déjà à plus de 230 rien que pour l’année 2024 (en commençant le 6 Janvier… oui, parce qu’ici, le 6 Janvier, on joue au Baseball, bien sûr !). Alors, oui, j’en ai vu des arbitres.

Pas tous bons, il faut bien l’avouer. La faute à qui ? La faute à une pénurie d’officiels. Et oui, beaucoup d’arbitres mais, au final, pas assez (il y a quelques jours, j’ai même trouvé une annonce sur Indeed pour recruter des arbitres de Softball !). Peut-être parce qu’il y a trop de matches… va savoir. Alors forcément, ça ne tire pas vers le haut.

Pour vous donner une idée : la mécanique à deux a été changée et a supprimé la responsabilité de U1, en position A, de revenir au marbre après être sorti en champ droit. « Pourquoi ? », ai-je demandé naïvement. Réponse : parce qu’une partie (non négligeable, visiblement) de mes collègues est incapable de réaliser cette rotation. Physiquement incapable, s’entend.

« C’est vrai que c’est tellement plus facile de tourner autour du monticule, de revenir au marbre, avant le coureur bien sûr, et de se créer un bon angle pour faire un call vaguement important… ». Mais… qui a dit que PU faisait le tour du monticule… ? Ah ben, oui…. Forcément… on s’arrange avec le manuel, donc.

C’est ainsi que la working area devient un point fixe quelque part derrière le monticule. Que la librairie se retrouve quelque part dans le cercle autour du marbre. Et que « angles et distances » reste sans doute un concept désuet utilisé par quelques vieux architectes.

Et quand je vous dis que ça ne tire pas vers le haut, je vous donne quelques exemples : voici donc mon top 3. C’est cadeau !

N°3 : Un collègue à la plaque qui utilise un tabouret pliant entre chaque manche, pendant que les lanceurs s’échauffent. Oui, monsieur ! Mais dis-moi, partner… Si tu as un boulot, où tu es payé donc, et qui t’impose la position debout, tu crois que le patron, tes collègues et les clients vont apprécier que tu t’assoies toutes les 10 minutes ?!

Je ne parle même pas de ceux qui sont sur leur téléphone entre chaque manche.

N°2 : Un autre qui, après un bon premier match à la plaque, passe sur bases pour le second match et débarque en arborant un magnifique chapeau de pêcheur… comme sur la photo… Étonnant, non ?!

N°1 : Pour mon premier (et unique, jusqu’à ce jour) match de play-off en high-school, en mai dernier, je retrouve mon partenaire, entre 60 et 70 ans, sur le parking (ah… le vestiaire à l’arrière de la voiture… c’est ce que je préfère ici !!). On se présente, on discute, puis il se lance dans un pre-game de très bonne facture, tout en continuant de s’habiller, assis sur le rebord de son coffre. Signaux, rotations, responsabilités… tout y passe. Puis vient le moment de se diriger vers le terrain. Il se lève et on commence à marcher…. Enfin… je marche…. Et lui, il boîte péniblement.

Attention, je respecte cette personne qui est sans doute tout aussi passionnée que moi et qui a sans doute passé sa vie sur les terrains ; mais je me demande juste, surtout pour un match de play-off, si la pratique va être à la hauteur de la théorie d’avant-match.

En prime, voici le prix spécial du jury : ce collègue arrive systématiquement sur le terrain avec son enceinte bluetooth et joue les DJ avant le match mais aussi entre les manches. Sérieux ? J’ai raté un chapitre dans le manuel ou quoi ? C’est marqué où que c’est de notre responsabilité ?

Mister Bob le pêcheur, lui, il est connu des dirigeants de l’association des arbitres qui nous fait bosser. Mais tant qu’il n’y aura personne pour le remplacer, il pourra porter son chapeau en toute impunité et il percevra entre 75 et 105 $ par match, selon le niveau de jeu, comme les autres. Et mon p’tit vieux boiteux, même combat : s’il est (encore) sur le terrain, c’est qu’il n’y a personne pour le remplacer. Alors on l’assigne sur un match de play-off.

Je ne suis pas en train de dire qu’ils ne sont pas bons et que je suis meilleur. Non : je dis juste que si je continue comme ça, dans 10 ans, je serai assis sur un tabouret pliant, je porterai un bob et avec un peu de chance, je boiterai. Mais surtout, je ne respecterai plus le jeu, les joueurs et potentiellement, la fonction d’arbitre elle-même.

En fait, quand je mise une partie de mes économies pour espérer un jour officier en College plutôt qu’en Adult Ball ou en High-School, c’est aussi, et peut-être surtout, pour éviter de me retrouver à bosser avec ces collègues qui visiblement ont perdu de vue l’exigence que requiert notre fonction.

Lors de ces deux Clinic, j’ai justement retrouvé cette exigence. Et ça fait un bien fou.

Le premier Clinic était sur la mécanique à deux. C’est la mécanique utilisée en Junior College ; donc une chance de montrer ce qu’un petit français a appris sur le vieux Continent. Ce Clinic était organisé par « Umpire Focus », dirigé et encadré par Adam Dowdy, ancien arbitre MLB et actuel Crew-Chief en NCAA Division 1, avec le soutien d’Alex Tosi, arbitre MLB depuis 2019, et Brian Fields, ancien arbitre de MiBL. Bref, du beau linge, comme on dit ! Et, cerise sur le gâteau : on a pu profiter des magnifiques installations des Sun Devils de l’Université d’Arizona State, et du Tempe Diablo Stadium, stade utilisé par les Angels lors du Spring Training. La grande classe !

Le 2ème Clinic, à Las Vegas, traitait des mécaniques à 3 et 4 arbitres. Une ligne essentielle à ajouter à mon CV si un jour je prétends grimper l’échelle NCAA. Encadré par une brochette de crew-chiefs de NCAA D1, ce camp m’a d’emblée impressionné : une 40aine d’arbitres, dont certains évoluaient déjà en D3 ou D2, une atmosphère « école pro » (même si j’y ai jamais mis les pieds, j’imagine…) et la présence non-négligeable d’un certain Billy Haze, « Coordinator of Collegiate Baseball Umpires »… ZE Big Big Boss de la côte Ouest. Bref, le niveau était monté d’un cran. Les exigences aussi.

Après 2 heures passées en classe, on est partis au stade de l’Université de Nevada Las Vegas et, après la photo de groupe et quelques blablas…, on est passé sur le terrain pour les premiers exos : pick-offs en 1B et vols de 2B. Avec, bien entendu, la quarantaine de jeunes athlètes de l’UNLV qui, eux, s’échauffaient depuis deux heures et qui, visiblement, eux aussi, jouaient leur vie.

C’était stressant mais carrément excitant !

Évidemment, lors de ces deux Clinics, on était évalués pendant des matches. Soit des matchs d’entraînement (j’ai plaqué 3 manches d’un match des Sun Devils d’Arizona State), soit des matches d’adult-ball, à proximité du Clinic. En tout, j’ai officié 7 games lors des deux Clinics. Et j’avoue que les feedbacks ont été plutôt positifs. Surtout avec Adam Dowdy !

C’est très bien d’avoir de bons feedbacks mais ça ne donne aucune certitude sur le fait que tu vas avoir ton nom sur la liste des arbitres NCAA et encore moins que tu vas recevoir ta première assignation. Comme on a vu plus haut, t’es pas tout seul à attendre…

Alors depuis la fin Octobre, j’attends. J’espère. Je rêve.

Et puis, le 5 Novembre, je reçois un mail de Billy Haze, Ze Big Boss, que j’avais déjà contacté dès la fin Juin, histoire de lui dire que j’existais. Bien sûr, il me dit qu’il n’a pas de places pour moi, sans me préciser d’ailleurs de quel niveau il parle, mais il me met en relation avec Pete L., désignateur en Junior College pour la Californie du Sud, et avec Rich P., désignateur en JuCo pour le sud de L.A., affirmant que « c’est une bonne façon de débuter en NCAA ». Déjà, c’est énorme ! Mais en plus, à la fin de son mail, il ajoute : « J’aimerais garder un œil sur ta saison et voir si nous pouvons éventuellement te faire de la place pour la saison 2026 ». Mais carrément ! Tu sais, je suis pas très gros… j’ai besoin que d’une toute petite place… !!

J’ai répondu à Billy dans la foulée en mettant en copie Pete et Rich et en disant que j’étais chaud et après…… j’ai attendu… attendu…. J’avais déjà contacté Pete L. début Juillet, donc j’attendais déjà depuis très longtemps. Mais j’ai attendu encore. Et encore.

Le 20 Novembre, Pete m’appelle enfin ! Mais je suis littéralement en train de monter dans l’avion qui me ramène à San Diego après mon voyage à New York (oui, parce que j’ai aussi passé 10 jours à NYC… !). Je lui bafouille que le timing n’est pas bon et il me dit qu’il me rappelle le lendemain.

Le lendemain, rien. J’attends encore. Tous les deux ou trois jours, je lui rappelle que j’existe avec des textos. Et puis j’attends. Deux semaines en tout ! C’est très long deux semaines quand ton avenir, ta carrière est en jeu. Et puis, le lundi 2 Décembre, il me rappelle. Me dit qu’il veut me superviser sur un match. Qu’il y a des matchs amicaux de JuCo dès Janvier. Qu’il peut me mettre en supplément sur sa liste. Et qu’en tant que « substitute », il y a toujours des remplacements à faire durant la saison. Que je pourrai bosser sur plusieurs matches. Qu’il y a même la possibilité de bosser sur un « full schedule »… Énorme !

Évidemment, ça valait la peine d’attendre « un peu ». Cela dit, je reste très prudent, et humble, comme d’habitude. Pour deux raisons : je peux merder grave le jour de ma supervision et me faire jeter de la liste. Sans attendre cette fois ! Mais je peux aussi débuter ma saison en JuCo, tranquille, et me faire jeter après quelques matches, tout simplement parce que je ne serai pas assez bon, ou parce qu’il y aura meilleur que moi. Je ne sais pas… un mec avec un tabouret… ou un chapeau de pêcheur, va savoir !

Morale de l’histoire : je vais encore devoir attendre un peu. Un mois, sans doute… Dis-moi Santa… on pourrait pas zapper Noël cette année ?!